Le dessin
Le dessin a été ma première passion.
Aussi loin que remonte ma mémoire, j' ai toujours dessiné.
J' avais un talent inné pour le dessin. Déjà toute petite je dessinais d' une façon qui rendait les gens admiratifs, mais pour moi dessiner était aussi naturel que respirer et je ne comprenais pas pourquoi mes dessins intriguaient tant les gens.
Adolescente, je réalisais des portraits très réalistes, sans jamais avoir appris aucune technique, cela venait tout seul comme par enchantement.
Et c' était d' autant plus étonnant, que la plupart du temps je réalisais ces portraits presque photographiques, sans regarder les visages des gens, ou alors une ou deux fois rapidement et furtivement du coin de l' oeil, et que j' attendais d' être seule pour dessiner leur portrait de mémoire.
Quelquefois je prenais mes jeunes frères et soeurs comme modèles, mais curieusement, lorsque je j' avais un modèle sous les yeux et que je m' appliquais, mes dessins étaient moins réussis.
Ma mère était admirative devant ce talent, mais moi je ne me rendais pas compte que c' était une chose extraordinaire, et je ne comprenais pas pourquoi cela faisait de moi une bête curieuse.
J' avais 17 ans quand j' ai réalisé à quel point ma mère admirait ce don. J' avais un peu délaissé le dessin au profit de la photo, qui était devenue ma passion. Ma mère m' a alors dit, un jour où j' étais seule avec elle: "C' est dommage que tu ne dessines plus aussi souvent. C' est incroyable ce que tu fais, tu vois une personne cinq minutes et ensuite tu vas dans ta chambre et tu réalises son portrait parfait. Je ne connais personne qui est capable de faire cela !"
J' ai eu beaucoup de succés à l' école et au collège grâce à ce don, cela a atténué les violences que mes camarades m' infligeaient, mais cela m' a valu quelques déboires aussi.
Par exemple, à Djibouti, au collège, une élève m' a prise en grippe à cause de cela. Elle me traitait avec mépris et m' accusait d' être la chouchou du prof de dessin qui ne tarissait pas d' éloges sur moi, montrait toujours mes travaux en guise d' exemple et exposait certaines de mes créations sur les murs de la classe.
Cette élève m' insultait sans cesse à cause de cela.
Un autre type de déboires auxquels j' ai été confrontée à cause de mon aptitude pour le dessin est que, bien souvent, les gens ne voulaient pas croire que j' étais l' auteur de mes créations. Je trouvais cela extrêmement injuste d' être accusée d' imposture et de falsification. J' en ai beaucoup souffert.
J' ai encore quelques souvenirs trés vivaces et cuisants de ce genre de situation.
Par exemple, le jour où, en 5iéme, le prof d' anglais nous a demandé d' illustrer notre cahier avec une photo de vélo en y notant en anglais les noms des différentes piéces de l' objet (frein, selle, guidon, chaîne, etc.) Moi, n' ayant pas trouvé de photo, j' ai fait un dessin en prenant mon propre vélo comme modèle.
Je me revois encore, assise sur le sol de la cour de notre maison, occuppée à dessiner méticuleusement mon beau vélo. Ensuite, je l' ai colorié, avec des effets d' ombres, de lumières, de reflets et de reliefs. Ah ! Comme j' étais contente de mon dessin ! Surtout parce que c' était un vélo, et que c' était mon vélo à moi !
Aprés cela, j' ai découpé mon dessin et je l' ai collé dans mon cahier d' anglais, puis j' ai fait l' exercice demandé par le prof.
Mais, le lendemain, lorsque le prof a vu mon cahier, il m' a demandé: " Où as-tu trouvé cette belle illustration ?"
Je lui ai répondu: "C' est un dessin que j' ai fait moi-même."
Il n' a jamais voulu me croire. Il m' a accusée de mensonge, persuadé que ce dessin était une illustration que j' avais découpée dans un livre ou un catalogue, et il m' a vertement tancée devant toute la classe.
J' en ai été accablée de tristesse.
Ce genre d' incident m' est arrivé trés souvent. Même ma mère, qui était pourtant la personne qui connaissait le mieux mon talent de dessinatrice et qui était ma plus grande admiratrice, refusait parfois de croire que c' était bien moi qui avais réalisé certains dessins que je lui montrais.
A cette époque, ma mère achetait des catalogues de vêtements pour bébés, où les modéles étaient présentés non pas sous forme de photos comme dans les catalogues classiques, mais sous forme de dessins trés mignons aux couleurs tendres. J' adorais ces illustrations, et l' une de mes activités favorites était de les copier. Ce que je faisais en classe (car la plupart du temps je m' ennuyais à l' école, et je m' occuppais en dessinant, sinon je partais dans la lune ou je m' endormais carrément).
Plus d' une fois, ma propre mère m' a accusée d' avoir découpé dans ses catalogues les dessins que j' avais copiés à main levée. Elle n' a jamais su à quel point elle m'a blessée, moi qui étais si fière et si contente de lui offrir mes réalisations. A part elle, je ne montrais jamais mes dessins à personne, généralement je me cachais pour dessiner tranquillement. Mais quand je dessinais en classe, les élèves qui étaient prés de moi me voyaient faire, et c'est ainsi que ma réputation de dessinatrice se faisait d' année en année, les élèves se passant le mot... et pendant les récréations des filles venaient souvent me demander de leur faire un dessin.
Puis, j' ai perdu ce talent extraordinaire. Je serais incapable de dire quand et comment c'est arrivé, mais c' est vers l' âge de 18 ans que je me suis aperçue que mon style avait changé et quel les gens ne s' extasiaient plus devant mes dessins. Je suppose que ce don a disparu progressivement. Une hypothèse évoquée par certains des psys que j' ai consultés au cours de ma vie, est qu' en me normalisant j' ai perdu un grand nombre de singularités autistiques, y compris mon aptitude innée pour le dessin. Je dessinais toujours relativement bien, mais mes créations n' avaient plus rien d' extraordinaire.
Quelques années plus tard encore, à l' âge de 26 ans j' ai eu un accident de voiture, en tant que passagère. Cet accident m' a causé un traumatisme crânien et une amnésie d' abord totale puis partielle pendant 1 an.
Quand je suis sortie de l' hopital, je me suis aperçue que je ne savais plus du tout dessiner ! J' étais catastrophée, d' autant plus que j' avais trés envie de dessiner pour calmer mes angoisses.
Alors, j' ai ré-appris à dessiner. Mais cette fois-ci avec une méthode d' apprentissage, d' auto-apprentissage plus exactement, avec des livres didactiques car je n' avais pas les moyens de prendre des cours de dessin. Malheureusement, j' ai beaucoup de difficultés à apprendre, et je manque de rigueur, alors j' ai vite abandonné l' apprentissage, et depuis je dessine n' importe comment, à ma manière.... j' ai perdu le talent mais pas le goût de dessiner.
Cependant, j' ai gardé ma réputation d' artiste. J' avais toujours été considérée comme une artiste par tout le monde, et au bout du compte j' ai fini par me persuader moi aussi que j' étais une artiste de tempèrament. Comme le dit une de mes amies: j' ai toutes les qualités d' une artiste et j' en ai tous les défauts :-)
J' aurais voulu "faire les Beaux-Arts" mais mes parents ont refusé.
Puis, j' ai fondé très tôt ma petite famille, il était hors de question de gréver le budget familial pour mes fantaisies.
Mais lorsque mes fils ainés sont devenus adolescents, et que j' approchais de la quarantaine, ils m' ont fortement encouragée à m' adonner à mes passions artistiques et à développer ma créativité. C' est ainsi que je me suis déclarée officiellement comme artiste libre, et que j' ai commencé à me former en auto-didacte aux arts numériques.
A cette époque, j' avais passé un examen d' entrée dans une école d' arts numériques. Je l' ai réussi du premier coup, alors que je n' avais encore jamais touché un ordinateur et que je n' avais strictement aucune connaissance concrète en la matière. J' avais échoué aux questions concernant l' informatique, mais la directrice a souhaité avoir un entretien avec moi. Au cours de cet entretien, elle m' a dit qu' elle voulait me donner ma chance parce qu' elle était impressionnée par ma créativité et ma motivation. Malheureusement, l' ANPE a refusé de subventionner mon projet, et je n' avais pas les moyens de payer ma formation.
La directrice de l' école m' a accordé un délai d' un an, en disant que si je réussissais à trouver un financement pour la rentrée de l' année suivante, je serais admise d' office sans être obligée de repasser l' examen. Sa gentillesse m' a beaucoup touchée, malheureusement le projet est tombé à l' eau.
J' ai donc fait ma formation toute seule à la maison, avec les moyens du bord, et quelques conseils techniques prodigués par mes deux grands fistons.
Depuis, j' ai délaissé le dessin, pour m' essayer à la peinture, mais surtout pour m' adonner à ma grande passion qui me hantait depuis l' âge de 10 ans: les bidouillages photographiques.
C' est une passion dévorante, à laquelle je consacre la majeure partie de mon temps et de mon énergie.
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